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13.03.2008

[Europe] La fin de la civilisation européenne ?

1805367760.jpgLa fin de la civilisation européenne ?

Le philosophe Jean-François Mattéi (à ne pas confondre avec l’homme politique) a publié un essai profond sur « l’épuisement de la culture européenne ». À méditer.

Plume infatigable, Jean-François Mattéi a choisi cette fois d’aborder la problématique de la culture européenne. Partant de l’étymologie du mot Europe, qui se rattache au thème du regard, il décrit le passage de ces yeux qui voient loin à ce regard sans tain, au fond duquel plus rien ne se reflète. Regard vide des statues qui nous ramènent à ce qu’est devenue l’Europe : un musée ?
L’auteur est avant toute chose un helléniste, et celui qui connaît les Grecs est toujours un philhellène. Il est aussi historien de la philosophie, connaisseur du xxe siècle. Sa course l’emmène de Platon à Husserl. Qu’est-ce que la culture européenne ? Celle qui se soucie de l’âme. Comment ? N’y aurait-il point d’âme chez les Asiatiques ou les Africains ? Si, mais de transcendance, point. La culture européenne est celle qui quête une transcendance et la prend au sérieux. Qui refuse de se contenter du phénoménal ou de l’accidentel. Qui cherche l’être derrière les êtres et l’idée derrière les choses et l’éternité derrière le temps.
S’agit-il là seulement d’une identité singulière, pas plus singulière que d’autres, après tout chaque culture a son histoire et son caractère ? L’auteur va plus loin. S’appuyant sur Husserl, il en vient à Patocka son disciple, et confirme ses analyses : l’Europe, la première, a ouvert sur le monde ce regard qui fouille le temps et l’espace, et en ce sens sa vocation est pionnière. Elle s’échappe de la répétition indéfinie du même pour vouloir l’amélioration des sociétés. Elle sort de son espace clos pour étudier les autres qui ne l’étudient pas. Elle tente de répondre aux angoissantes questions de la mort et du temps en proposant des religions transcendantes. Et représente bien le regard qui voit le plus loin (d’autres cultures l’accuseraient de fabriquer des rêves au point de façonner son propre malheur).
C’est bien cette visée lointaine que notre culture est en train de perdre. La transcendance, d’abord, puisque l’Europe refuse désormais de prendre en compte ses racines chrétiennes, ouvrant une égale légitimité à toutes les réponses sur la question de l’homme, et niant ses propres origines, donc la trace que celles-ci ont imprimée dans sa culture. Le sens du temps long, qui en s’effaçant nous plonge dans le règne de l’immédiat et de l’éphémère. La profondeur de la personne, certitude mystique sans laquelle les droits de l’homme n’auraient jamais vu le jour, et qui laisse la place à la vision d’un homme biologique, réduit à sa viande et à son apparence.

Chercher les significations, au lieu de s’asseoir dans ce monde désert en affirmant « cela est », voici la vocation européenne que nous sommes en train de voir mourir. Qui désormais cherche le sens ? On dirait que beaucoup se réjouissent de la disparition du sens, du fait que la vie désormais passe sans résonance, comme un coup de tambour dans un espace privé d’air. D’où vient ce désespoir, non pas incapacité d’obtenir, mais incapacité d’espérer ? Notre incroyable don de distance, notre capacité critique vis-à-vis aussi de nous-mêmes, a-t-elle fini par devenir destructrice de soi ? Finit-on par se lasser, de se soucier d’une âme si volatile, qui à chaque siècle semble s’échapper dans les malheurs qu’à l’instar des autres nous ne manquons jamais de provoquer ? Le regard lointain est-il plus difficile à assumer qu’un regard court, parce qu’en permanence il dépasse ce que Patocka appelait la simple vie dans l’amitié des dieux ?
On dirait que tout est devenu trop grand pour nous.

Il est d’un grand intérêt de lire cet ouvrage à la lumière de l’abondante littérature qui parut sur le même sujet entre-deux guerres, voire juste après la Seconde Guerre. Le thème de la chute européenne est déjà bien marqué à l’époque de la Société des Nations et de la montée des totalitarismes. Il fait suite au sentiment de décadence très présent au xxe siècle. Les Européens n’ont pas attendu les mots de Valéry (« nous autres civilisations, nous savons à présent que nous sommes mortelles ») pour nourrir ce sentiment des choses achevées, et les comparaisons avec l’empire romain finissant sont actives et développées depuis deux siècles sur l’ensemble de notre territoire. À cet égard, le livre de Jean-François Mattéi est un brillant héritier des écrits de Denis de Rougemont, de Thomas Mann, de Bernard Voyenne, et plus près, du suisse-hongrois André Reszler ou du portugais Eduardo Lourenço. Il a le mérite de repenser l’analyse de l’épuisement européen en la replaçant dans le cadre de la modernité tardive, à l’époque de la fin des grands récits et du séisme du 11 septembre. Où l’on voit que la question ne cesse pas de se poser, colorant notre avenir d’inquiétants augures.

Jean-François Mattéi : Le regard vide, Essai sur l’épuisement de la culture européenne, Flammarion, 2007, 306 pages, 20 euros.

Source : www.lanef.net

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