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11.03.2008

[Justice] Guerre de Croatie : ouverture à La Haye du procès d’Ante Gotovina

92473278.jpgLe procès de l’ancien général croate Ante Gotovina, 52 ans, s’ouvre ce mardi 11 mars à La Haye devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPI-Y). Accusé avec deux autres généraux, il est poursuivi pour meurtres et mauvais traitements à l’encontre de Serbes de la Krajina en 1995. Les trois hommes plaident non coupables de meurtre, persécution, pillage et traitement inhumain envers des civils. Ils encourent la peine maximale que puisse infliger le TPI-Y: la prison à vie. L’occasion de revenir sur un héros croate qui est aussi, sans doute, un héros français…

Selon l’acte d’accusation, les troupes d’Ante Gotovina auraient, lors de la contre-offensive croate d’août 1995 pour la reconquête de l’enclave serbe de la Krajina, assassiné 150 civils serbes et incendié des dizaines de villages. Des chiffres difficilement vérifiables dans la mesure où, durant cette dernière phase de la guerre d’indépendance connue sous le nom d’« Opération Tempête », 150 000 à 200 000 Serbes ont été contraints à la fuite. D’abord inculpé pour crimes de guerre, puis pour crimes contre l’humanité, Ante Gotovina n’est toutefois pas soupçonné d’avoir lui-même commis des exactions. Ni même de les avoir ordonnées. Le TPI-Y estime qu’en qualité de commandant suprême des forces armées croates engagées dans cette opération, il ne pouvait pas ne pas savoir que des crimes y étaient commis par ses hommes. Et qu’il n’a rien fait pour les empêcher.

Il aura donc fallu plus de deux ans pour que s’ouvre enfin le procès de celui qui demeure un héros pour le peuple croate.

Arrêté en décembre 2005 dans l’archipel espagnol des Canaries, le général a choisi l’exil plus de quatre ans auparavant. Il n’a pas attendu que le Premier ministre croate de l’époque n’obtienne, le 16 juillet 2001, l’aval du Parlement pour le livrer au TPI-Y au terme d’une crise politique qui s’est soldée par le départ de la coalition gouvernementale des membres du parti fondé par l’ex-président Franjo Tudjman, pour entrer dans la clandestinité, refusant ainsi de comparaître devant une institution qualifiée de « politique ».

Le héros de l’indépendance croate

Prise sous la pression de la communauté internationale, la décision de livrer Ante Gotovina a suscité en Croatie un immense émoi. L’homme est en effet un mythe vivant. Engagé volontaire en 1991 dans la toute jeune armée croate, née de la proclamation unilatérale de l’indépendance du pays, il a rapidement gravi les échelons jusqu’à devenir, en 1996, le numéro 4 de l’armée nationale avec le titre d’inspecteur général des forces armées. Et si le « combattant légendaire » est placé en retraite prématurée en septembre 2000 par le président Stipe Mesic, qui a succédé à Franjo Tudjman, il demeure, pour nombre de ses compatriotes, celui qui à permis à leur pays de recouvrer son intégrité territoriale grâce, justement, à la reconquête foudroyante du territoire administré par la République autoproclamée des Serbes de la Krajina, créée en 1994, et qui occupait plus du quart de la partie orientale de la Croatie. Pour preuve de ce soutien populaire : la pétition signée, dès que sa demande d’arrestation a été connue, par les plus grands sportifs croates, en tête desquels le joueur de tennis Goran Ivanisevic, vainqueur du tournoi de Wimbledon : « La Croatie était la victime, ses généraux et ses soldats étaient des héros. »

Engagé dans la Légion étrangère

Le parcours du « héros » devenu « criminel » n’est pas banal. Ante Gotovina n’a que 17 ans quand, en 1972, il décide de quitter sa famille et son pays, inclus, depuis 1945, dans la Fédération yougoslave dirigée d’une main de fer par Tito. Rêvant d’abord de se faire navigateur et de records de traversée de l’Atlantique, il en abandonne bientôt l’idée et gagne la France où il s’engage dans la Légion étrangère. Il y est comme il se doit doté d’un nouvelle identité : il devient Ante Grabovac, né le 10 décembre 1953, ce qui le vieillit de près de deux ans (il est né en réalité le 12 octobre 1955).

Selon sa biographie officielle, après avoir subi avec succès des entraînements intensifs à Aubagne et à Bonifacio, il connaît son baptême du feu en 1974 à Djibouti, puis sert au Tchad, au Zaïre et en Côte d’Ivoire, avant d’être envoyé comme instructeur en Amérique du Sud en 1982. Le Guatemala, la Colombie et le Paraguay bénéficient de ses précieux conseils, avant qu’il ne décide, en 1991, de revenir servir sa patrie et de combattre contre les Serbes. Tout cela est fort beau et édifiant, mais un tantinet incomplet. Et un poil erroné.

Une première cavale rayée de la biographie

Sauf à disposer du don – rare, reconnaissons-le, même chez les héros – de l’ubiquité, on voit mal comment Ante Gotovina aurait pu se trouver en 1982 en Amérique du Sud alors qu’il séjournait, de façon certaine… en Côte d’Ivoire, et cela au moins jusqu’en 1984. A quel titre ? Garde du corps, chauffeur et compagnon de cavale – déjà ! – de Dominique Erulin. Lieutenant au 6e RPIMa durant la guerre d’Algérie, champion du monde de parachutisme, nageur de combat et détenteur de bien d’autres talents appréciés dans les sphères en charge des intérêts supérieurs de la nation, Dominique Erulin quitte l’armée (officiellement s’entend) et devient un professionnel de la sécurité privée. En 1974, il supervise celle du candidat Giscard d’Estaing. Dominique Erulin a aussi un frère : Philippe. Un héros. Un vrai. Le colonel Philippe Erulin (décédé en 1980) a marqué une des pages les plus glorieuses de l’armée française. En mai 1978, il commandait le 2e REP qui sauta sur Kolwezi. Le 2e REP où servait Ante Gotovina. Celui-ci a-t-il, comme on l’affirme, été son aile de camp ?

En 1981, alors que la France est en plein état de grâce, le cauchemar commence pour Dominique Erulin. Accusé tout à la fois d’un important vol d’armes, d’une attaque à main armée et, outre quelques autres crimes et délits annexes, de vouloir attenter à l’intégrité physique du président François Mitterrand, Erulin prend la fuite, accompagné de… Gotovina, dont le nom figure sur tous les avis de recherche concernant Erulin, en qualité de complice. Le légionnaire se serait-il fait mi-truand mi-terroriste ? Pas si simple.

Au service… des services secrets français

Dominique Erulin n’est pour rien dans tous les méfaits dont on l’accuse alors. Gotovina non plus semble-t-il. Jean Montaldo a raconté (1) comment le nouveau pouvoir mitterrandien, obsédé par le « syndrome Allende », a créé de toutes pièces un nouvel ennemi public numéro un dont le profil politique ne pouvait, en cas de besoin, présenter que des avantages. Traqués, susceptibles même d’être abattus, comment Dominique Erulin et Ante Gotovina organisent-ils leur fuite ? Le plus simplement du monde. Ont-ils besoin d’un passeport ? C’est un fonctionnaire de la DST qui le fournit, avec l’aval de sa hiérarchie.

En Côte d’Ivoire entre 1982 et 1984, les deux hommes ne se cachent pas vraiment. Et pour cause : Erulin est conseiller technique auprès du président Houphouët-Boigny avec la bénédiction… de la DGSE.

En 1984, Erulin part s’installer au Paraguay. Les services de renseignement français ne l’ignorent évidemment pas. Ni la DGSE, ni le renseignement militaire avec lequel il n’a jamais rompu depuis l’Algérie. Erulin se fait conseiller technique auprès de l’armée paraguayenne. Il ne dit pas si Ante Gotovina est avec lui. Mais pour une fois, la biographie officielle semble croiser la vraie vie. 1984, c’est justement l’époque où le « légionnaire » Gotovina est en mission à Asuncion.

Avec un tel parcours, on comprend pourquoi, au plus haut niveau de l’Etat français, on n’a que très modestement apprécié l’arrestation du général et l’ouverture de son procès. Car pour dire les choses clairement, un barbouze français qui devient « criminel contre l’humanité », ça fait un tantinet désordre. Surtout si, pris de spleen dans les geôles de La Haye, il commence à raconter à l’audience sa vie de légionnaire. Ce qu’on vient de vous en raconter, et tout ce qu’on en ignore…

Céline Pascot pour Minute et Novopress France

(1) in les Voleurs de la République, Albin Michel, 2001. Malgré quelques inexactitudes sur le rôle joué par la Cellule antiterroriste de l’Elysée, et au-delà de l’appropriation par l’auteur de révélations faites par Minute dès 1993, les chapitres consacrés à Dominique Erulin constituent une intéressante synthèse de l’affaire.

www.novopress.info

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